LIMITER LE RISQUE DE RECHUTE DES CANCERS DU SEIN HER2 POSITIFS

Pr Joseph Gligorov, IUC AP-HP Sorbonne Université et Dr Eric-Charles Antoine, Institut du Sein Hartmann, GHP Ambroise-Paré Hartmann.

Si les cancers du sein avec surexpression du récepteur HER2 font partie des cas qui se traitent le mieux, il est possible d’aller encore plus loin. Explications du Pr Joseph Gligorov* et du Dr Eric-Charles Antoine, oncologues à Paris.

Quelle est la situation actuelle dans le cancer du sein HER2 positif ?

Pr Joseph Gligorov : ce type de cancer qui exprime de manière importante la protéine HER2 représente environ 15 % des cas de cancer du sein. Avant les années 2000, ces cancers du sein étaient considérés comme les plus agres­sifs. L’identification de la protéine HER2 et la mise au point de la syn­thèse des anticorps monoclonaux à visée thérapeutique ont abouti, il y a près de vingt ans, à l’arrivée des thérapies ciblées visant HER2. Cette innovation a complètement changé la donne. Aujourd’hui, ce sont les tumeurs pour lesquelles le taux de guérison est le plus élevé, près de 80 %. Malgré cet excellent pronostic, 10 à 20 % des patientes rechutent. Il existe donc encore un besoin médical visant à réduire ce risque, notamment chez les femmes pour lesquelles le risque accru de rechute est identifié.

Quelles sont les stratégies pour limiter le risque de rechute ?

Pr J. G. : la stratégie thérapeutique est établie en fonction du niveau de risque initial de chaque patiente. Les principaux facteurs pronos­tiques sont identiques à tous les cancers du sein : l’envahissement ganglionnaire et la taille de la tumeur sont les deux principaux. Si la tumeur est petite, sans ganglions envahis et HER2 positive, on débute par la chirurgie, suivie par un trai­tement adjuvant. Il s’agit d’une combinaison de chimiothérapie peu toxique et d’un anticorps ciblant HER2.

Qu’en est-il en cas de risque élevé de rechute ?

Pr J. G. : en cas d’envahissement gan­glionnaire ou d’une taille de tumeur de plus de 2 cm, la stratégie consiste aujourd’hui à débuter un traitement combinant chimiothérapie et trai­tements anti-HER2 avant la chirur­gie. Il est dénommé traitement néo-adjuvant. L’objectif est la destruction des cellules cancéreuses avant la chirurgie. Une plus grande efficacité de l’association de deux anticorps ciblant HER2 dans cette situation a été démontrée. Malheureusement, ce double blocage n’est toujours pas remboursé en France et ne peut donc en théorie pas être utilisé dans cette indication. Si le résultat n’est pas aussi bon qu’espéré (résidu tumoral actif après traitement néo-adjuvant), un traitement adjuvant de rattrapage est proposé. Il s’agit de traitement ciblant HER2 et déli­vrant une chimiothérapie accrochée à l’anticorps (anticorps conjugué). Si la tumeur initiale est sensible aux hormones (RH+), un traitement anti-hormonal est également administré. Des données concernant d’autres traitements anti-HER2 appelés inhibiteurs de tyrosine kinase existent et montrent également des bénéfices intéressants chez les patientes à plus haut risque de rechute.

Dr Eric-Charles Antoine : un anti­corps conjugué est prescrit si des cellules cancéreuses subsistent après les précédents traitements. De nouveaux anticorps conjugués sont aujourd’hui à l’étude pour rattra­per les échecs de traitement. Chez les femmes à haut risque et dont la tumeur est RH +, un traitement ciblant HER2 de manière différente du trastuzumab et prolongé au-delà d’un an pourrait également faire partie de l’arsenal thérapeutique en raison des avantages observés dans cette population. Mais là encore, il n’est pas remboursé en France. Des demandes sont faites individuelle­ment auprès des laboratoires.

Comment la prise en charge va-t-elle évoluer à l’avenir ?

Dr E.-C. A. : les nouveaux anticorps conjugués permettront encore d’augmenter l’efficacité des traite­ments. Ils sont en cours d’étude en situation néo-adjuvante (avant la chirurgie). L’accès à l’innovation, notamment grâce aux rembourse­ments des molécules dont l’AMM est validée, demeure une probléma­tique importante. C’est grâce à l’élar­gissement de l’arsenal thérapeu­tique que la médecine sera de plus en plus individualisée et adaptée à chaque femme, notamment en cas de cancer du sein HER2 positif. De leur côté, les sociétés savantes intè-grent ces traitements innovants et validés dans leurs recomman­dations sans possibilité de pres­cription en pratique courante s’ils ne sont pas remboursés. Les asso­ciations sont souvent des moteurs dans cet accès, leur mobilisation est précieuse pour toutes les patientes.


Article extrait du dossier Grand Angle spécial Cancer du sein réalisé par CommEdition, parution dans Le Monde daté du 7 octobre 2022.

*Le Pr Joseph Gligorov déclare avoir des liens en rapport avec des activités de recherche ou de conseil au cours des cinq dernières années avec les laboratoires Daiichi, Eisai, Exact Science, Lilly, Merck, Novartis, Pfizer, Roche Genentech, Pierre Fabre

© Photos : Pierre Fabre / DR