Tests génomiques dans le cancer du sein : les données de vie réelle

En apportant des informations supplémentaires sur une tumeur, les tests génomiques permettent d’orienter la stratégie thérapeutique dans certains cas complexes. Entretien avec le Dr Bruno Cutuli, oncologue-radiothérapeute à l’Institut du Cancer Courlancy de Reims.

Quel est le rôle des tests génomiques ?

Ce sont des tests de « haute précision », qui déterminent un niveau de risque de rechute en prenant en compte différents gènes exprimés par la tumeur. En cas de risque élevé, les femmes bénéficient d’une chimiothérapie adjuvante (c’est-à-dire à la suite de la chirurgie), qui a pour but de réduire le risque de rechute. Les tests génomiques permettent donc d’adapter le traitement d’un cancer lorsque les facteurs pronostiques (taille de la tumeur, atteinte des ganglions de l’aisselle, indicateurs de prolifération comme le grade ou le Ki-67) ne permettent pas de définir clairement la stratégie. La « zone grise », pour laquelle la prise de décision n’est pas évidente, concerne de 20 à 25 % des patientes  : les tests génomiques permettent alors de trancher, et ce de manière fiable. Cela permet de ne pas surtraiter les patientes (prescrire une chimiothérapie alors qu’elle n’est pas nécessaire) ou, au contraire, de ne pas les sous-traiter (ne pas prescrire de chimiothérapie, alors que le risque de rechute est élevé).

Quelles sont aujourd’hui les données sur ces tests génomiques ?

Oncotype DX® est, parmi les différents tests, celui ayant accumulé le plus de preuves. Il a notamment fait l’objet de deux études, RxPONDER et TAILORx, ayant inclus plus de 16 000 patientes dont la tumeur présentait des récepteurs hormonaux, sans surexpression de HER2 (RH+/HER2–). L’étude RxPONDER a montréque la chimiothérapie peut être évitée chez la majorité des patientes ménopausées ayant une atteinte de 1 à 3 ganglions, avec un niveau de risque de rechute (Recurrence Score®) compris entre 0 et 25. Par contre, pour les patientes préménopausées, il a été confirmé un bénéfice de la chimiothérapie. Grâce à ces résultats qui ont fait considérablement évoluer la pratique, Oncotype DX® est le premier test recommandé par les sociétés savantes européennes et américaines. En revanche, il y a actuellement très peu d’études de terrain portant sur les patientes en pratique clinique quotidienne (données de vie réelle).

Quel éclairage apportent les données présentées au congrès de l’ESMO Sein en mai ?

L’étude que nous avons menée avec le Dr Caroline Charles, consultante recherche clinique en oncologie, a permis d’apporter des données précises sur la stratégie thérapeutique, en utilisant Oncotype DX®. Notre étude a inclus plus de 3 100 patientes entre 2010 et 2021(1). Parmi elles, 1 600 étaient analysables de façon complète et 1  160 étaient potentiellement éligibles à un test Oncotype DX® (RH+/HER2–).

58 % des tumeurs mesuraient de 1 cm à 2 cm (pT1c), 22  % avaient une atteinte ganglionnaire modérée (pN1), et 69 % un grade intermédiaire. Ces paramètres, lorsqu’ils sont discor- dants, peuvent être sources d’incertitude. Pour 20 % des patientes éligibles, nous avons donc procédé à un test. Pour les autres patientes, la décision concernant le traitement adjuvant était claire. Le recours au test a permis de réduire de 70 % les indications de chimiothérapie, ce qui est considérable, car il s’agit parfois d’un traitement lourd et souvent assorti d’effets secondaires.

Quels sont les enseignements de cette étude pour la pratique courante ?

Le remboursement de ces tests est actuellement réalisé par le biais d’une enveloppe budgétaire spécifique (RIHN). Affiner les indications de ces tests est donc important et les données de vie réelle nous apportent de précieuses informations complémentaires. Nos premières données sont homogènes, associées à un suivi important et à un traitement standardisé. Elles ont démontré un impact considérable en termes de santé publique, en évitant des chimiothérapies dans un certain nombre de cas. Afin d’évaluer l’intérêt des tests génomiques, la Haute Autorité de Santé (HAS) élabore un nouveau rapport, qui sera disponible fin 2022. La plupart des pays de l’Union européenne remboursent ces tests génomiques, qui sont un outil important pour les oncologues qui traitent le cancer du sein.

Gézabelle Hauray


Article extrait du dossier Grand Angle spécial Cancer du sein réalisé par CommEdition, parution dans Le Monde daté du 7 octobre 2022.

© Photos : Joris Bolomey / DR