Le point de vue de Patrick Therasse, Délégué Général de l’Institut Servier.

La recherche thérapeutique évolue aujourd’hui dans un environnement profondément trans-formé, sous l’effet combiné des avancées technologiques, des mutations de nos systèmes de santé et des tensions géopolitiques. L’innovation a toujours été moteur de progrès, mais l’enjeu n’est plus seulement de faire émerger de nouvelles solutions mais aussi de créer les conditions qui permettront de les intégrer à nos systèmes de santé et d’en faire bénéficier rapidement les patients. Sur le plan géopolitique, l’Europe doit trouver les moyens de rester dans la course comme partenaire des autres grands acteurs, sous peine de perdre sa capacité de contributeur clé au progrès médical. Sur le volet technologique, notamment l’intelligence artificielle, le principal frein sera probablement lié à l’accès et au partage des données. Il faut aussi s’interroger sur la capacité de nos écosystèmes de santé à absorber l’innovation : des systèmes déjà sous tension devront intégrer de nouveaux outils, de nouvelles pratiques et la médecine de précision. Cela suppose des moyens, des compétences et une organisation adaptée, où chaque acteur, industriel, académique, institutionnel ou politique, a un rôle à jouer. Dans ce contexte, créer un espace de dialogue transversal pour faire émerger des pistes d’action est le sens même de la démarche portée par l’Institut Servier, au travers du THRPTX Innovation Summit. Ce rendez-vous inédit, consacré aux grandes avancées thérapeutiques et à leur impact sur l’ensemble de l’écosystème de santé, vise à nourrir un débat collectif et prospectif sur les enjeux de santé de la prochaine décennie. L’innovation de demain sera donc collective autant que scientifique, condition indispensable pour la transformer en bénéfice tangible pour tous les patients.
Propos recueillis par Sandrine Mosetti-Guinot
Article extrait du dossier Grand Angle spécial Innovation réalisé par CommEdition, parution dans Le Monde daté 27-28 septembre 2026.
PROGRÈS : DE LA DÉCOUVERTE AU PATIENT, UN PARCOURS FRAGMENTÉ
Toutes les découvertes, même majeures, ne trouvent pas leur chemin jusqu’au patient.
Entre preuve de concept et application clinique s’étend la « valley of death » : un fossé où se heurtent financement, développement industriel, réglementation et accès. Recherche, industrie, autorités, payeurs et systèmes de soins avancent encore trop souvent selon des objectifs, des temporalités et des critères différents : c’est là que se crée la rupture. L’autre facette du décalage provient, comme l’analyse Sonja Marjanovic, Directrice de l’Innovation, de l’Industrie et des Politiques de Santé, RAND Europe, du fait que « les opportunités scientifiques et technologiques progressent aujourd’hui plus vite que la capacité de nos sociétés à y faire face ». Selon elle, « de nos jours, le potentiel scientifique est immense et les progrès médicaux sont extrêmement importants. Mais nombreux sont les domaines où des défis restent à relever : réglementation, politiques publiques, accès aux soins, financement des soins, compétences humaines et moyens numériques et matériels ». Ainsi, réduire le time-to-patient, c’est-à-dire le temps pour qu’une innovation thérapeutique soit mise à disposition des patients, suppose de construire des ponts tout au long de la chaîne.
Pour Sonja Marjanovic, aucun levier ne peut suffire isolément : « Il ne s’agit pas d’un mécanisme unique, mais de la manière dont les différents mécanismes interagissent. » Ainsi, qu’en est-il du bénéficiaire ultime de l’innovation thérapeutique, c’est-à-dire le patient ? Selon Serge Braun, Directeur Stratégie Neuromusculaire de Généthon, le patient peut aujourd’hui aussi être un acteur central de l’innovation : « Les patients représentent aujourd’hui une troisième voie, qui complète celles de la recherche académique et de la recherche privée. Il est essentiel que le regard change et reconnaisse davantage leur rôle, notamment leur contribution au processus d’innovation qui va bien au-delà du fait d’être simple destinataire du traitement. » L’enjeu n’est donc plus seulement de transformer une découverte en traitement, mais aussi de s’assurer que l’écosystème dans son entièreté peut l’absorber, la diffuser et la rendre accessible. C’est à ces conditions qu’elle peut se transformer en bénéfice concret pour la majorité des patients.
Propos recueillis par Sandrine Mosetti-Guinot
SANTÉ GLOBALE : L’INNOVATION À L’ÉPREUVE DU RÉEL
L’équilibre fragile entre promesses scientifiques et contraintes économiques et politiques incite les décideurs en santé à actionner tous les leviers possibles pour favoriser l’innovation.
La puissance de l’innovation scientifique se confronte aujourd’hui à une réalité géopolitique, réglementaire, économique, organisationnelle et humaine. Dans le nouvel ordre mondial, l’enjeu n’est plus seulement d’innover, mais de convertir l’innovation en efficience, souveraineté et bénéfice patient. Le centre de gravité mondial de l’innovation se déplace vers la Chine. Selon André Chieng, Vice-Président du Comité France-Chine, « l’innovation est une priorité stratégique majeure en Chine, avec une progression spectaculaire de 3 à 30 % de l’innovation pharmaceutique mondiale entre 2020 et 2025 ». Les États-Unis, quant à eux, restent co-leaders de l’innovation pharmaceutique mondiale, avec 55 % des investissements mondiaux en recherche et développement. L’Europe a donc un défi à relever en matière de compétitivité et plusieurs leviers pourraient être actionnés : une recherche préclinique plus efficace, une transition plus rapide vers les essais cliniques et les patients, une clarification des règles sur les essais cliniques et les thérapies géniques et cellulaires, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, une meilleure utilisation des financements, un cadre réglementaire plus réactif…. La Commission européenne s’est emparée de ces sujets avec deux initiatives phares : le « Biotech Act », qui vise à simplifier et renforcer les règles sur les essais cliniques et les thérapies géniques et cellulaires, et le « Critical Medicines Act », qui entend sécuriser les chaînes d’approvisionnement. L’optimisation de la recherche préclinique, visant notamment à réduire le nombre d’échecs avant les essais cliniques, s’orchestre désormais dans un contexte géopolitique où les ressources spécifiques ne peuvent plus être considérées comme acquises et où la problématique de la soutenabilité est devenue prégnante. En effet, les dépenses ne peuvent plus être mobilisées sans bénéfice pour des traitements inadaptés. Dans ce nouveau contexte, la médecine de précision s’impose comme une voie particulièrement prometteuse, en s’appuyant sur les biomarqueurs, l’intelligence artificielle et l’intégration croissante de données multiples permettant de mieux anticiper l’efficacité potentielle d’un nouveau traitement.
Sandrine Mosetti-Guinot
Mutation : MÉDECINE DE PRÉCISION, UNE RÉVOLUTION À PLUSIEURS VITESSES
Portée par les avancées technologiques et l’IA, la médecine de précision progresse rapidement, mais à des rythmes très différents selon les disciplines et les systèmes de santé. Son prochain défi : passer de la preuve de concept au déploiement à grande échelle.
La médecine de précision vise à cibler les causes de la maladie grâce à une compréhension fine de ses mécanismes. Si les technologies actuelles lui donnent une ampleur nouvelle, les avancées restent iné-gales. En oncologie, l’IA permet une personnalisation toujours plus poussée des traitements. Le Pr Jean-Yves Blay, oncologue, Directeur du Centre Léon Bérard et Président d’Unicancer, souligne : « Cette évolution conduit à une personnalisation toujours plus poussée de la prise en charge, jusqu’à envisager une adaptation plus fine des traitements et de leurs doses aux caractéristiques de chaque patient. » En cardiologie, le Pr Perry Elliott, Directeur du département Médecine cardiovasculaire à l’University Col-lege London, estime que la médecine de précision n’en est encore qu’à ses débuts. Des avancées existent déjà dans la personnalisation, mais l’enjeu reste de cibler les mécanismes de la maladie, voire d’en prévenir l’apparition chez les patients à risque « génétique identifié ». Selon le Pr Alexis Brice, neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, la neurologie reste moins avancée que l’oncologie pour différentes raisons mais avec des avancées spectaculaires dans quelques maladies génétiques rares. Singapour, pays plus mature, offre un exemple concret de passage à l’échelle : « La médecine de précision s’inscrit dans une stratégie de santé nationale intégrant données génomiques, cliniques, environnementales et de mode de vie. Après une première phase portant sur 10 000 génomes, le programme vise désormais à couvrir environ 10 % de la population », déclare le Pr Soon Thye Lim, Directeur Général du Centre national du cancer de Singapour. La médecine de précision transforme aussi la prévention, en passant d’un dépistage standardisé à une logique d’interception fondée sur le risque individuel pour agir plus tôt, parfois avant l’apparition de la maladie. Mais l’information génétique ou moléculaire doit encore être intégrée au parcours de soins. Le passage à l’échelle repose autant sur la technologie que sur les compétences humaines, notamment celles des conseillers en génétique pour expliquer les résultats et accompagner les patients. La révolution de la médecine de précision est bien en cours ; son passage à l’échelle reste à construire.
Propos recueillis par Sandrine Mosetti-Guinot
Articles extraits du dossier Grand Angle spécial Innovation réalisé par CommEdition, parution dans Le Monde daté 27-28 septembre 2026.












