Enjeu • La santé, un investissement stratégique pour tous

Alors que la science progresse rapidement, l’accès aux innovations thérapeutiques reste trop lent en France, et leur valeur insuffisamment reconnue. Pour Mireille Saliba, présidente de Bristol Myers Squibb France, il est essentiel de dépasser la logique du court terme.

Au moment où la science et l’intelligence artificielle accélèrent l’innovation en santé, que peut-on en attendre concrètement pour les patients ?

Chez Bristol Myers Squibb, l’innovation s’inscrit dans une longue histoire, des maladies cardiovasculaires à l’immuno-oncologie, que nous avons contribué à faire émerger dès 2011. Cet héritage nourrit aujourd’hui une accélération scientifique sans précédent. En oncologie, en hématologie, en cardiologie et dans les neurosciences, elle ouvre de nouveaux espoirs aux patients sans solution satisfaisante. Cette dynamique se traduit par des approches de rupture : thérapies ciblées, glues moléculaires et thérapies cellulaires CAR-T. L’IA ouvre également de nouvelles perspectives : notre collaboration avec Nvidia doit nous aider à mieux exploiter les données et à prendre plus tôt les bonnes décisions de développement. Notre ambition : mettre à disposition 10 nouvelles molécules et 30 nouvelles indications d’ici à 2030 et faire plus vite de la science un progrès concret et accessible pour les patients.

La France dispose-t-elle des atouts nécessaires pour rester une grande nation d’innovation en santé ?

La France dispose d’atouts solides : une recherche reconnue, des équipes hospitalières engagées, des centres experts, un tissu académique dynamique et des dispositifs comme les essais fast-tracks ou les accès précoces qui accélèrent l’accès aux innovations cruciales dans les maladies graves. Mais ces atouts ne suffisent plus à eux seuls : la France doit se battre pour continuer à attirer les essais cliniques. Chaque essai clinique mené en France fait progresser les connaissances et peut accélérer l’accès des patients à une innovation thérapeutique. Bristol Myers Squibb y investit plus de 100 millions d’euros chaque année. Mais la compétition s’intensifie : l’Asie(1) concentre désormais 63 % des essais cliniques mondiaux, contre seulement 20 % pour l’Europe. Si les essais désertent la France et l’Europe, certains patients accéderont beaucoup plus tard aux innovations, voire pas du tout.

Quelles conditions faut-il réunir pour que les patients bénéficient plus rapidement de ces innovations ?

La priorité est de faire de la France un territoire plus attractif pour la recherche et l’innovation, afin que les essais cliniques puissent y être mis en place plus rapidement et que les patients bénéficient plus tôt des progrès thérapeutiques. Cela suppose de réduire les délais d’accès, dans un cadre plus lisible et compétitif, y compris sur le plan fiscal pour les entreprises qui investissent en France : une innovation inaccessible, ou qui l’est trop tard, représente une perte de chance pour les patients français.

Dans un contexte budgétaire contraint, comment concilier maîtrise des dépenses et soutien à l’innovation ?

La maîtrise des dépenses publiques est une responsabilité collective, à laquelle les entreprises du médicament contribuent. Mais, il ne s’agit pas seulement de dépenser moins, mais de mieux investir, en fixant des priorités de santé publiques claires et en inscrivant les choix budgétaires dans le temps long. La santé est un investissement pour les patients, la performance du système de soins, la recherche et l’attractivité du pays.

Cette vision est indispensable : développer un médicament innovant exige de dix à quinze(2) ans  de recherche et une prise de risque considérable, car une seule molécule sur 10 000(3) franchit toutes les étapes pour être mise à disposition des patients. Un système de santé efficient sait évaluer pleinement la valeur de ces innovations : années de vie gagnées, qualité de vie des patients améliorée, hospitalisations évitées y compris dans la durée, grâce aux données de vie réelle qui affinent progressivement la connaissance.

Comment sortir de l’accumulation d’objectifs pour définir de vraies priorités de santé publique ?

La France ne manque pas d’objectifs de santé publique. Il faut partir du besoin des patients et concentrer les ressources là où l’impact sur leur parcours et leur qualité de vie est le plus fort. Les thérapies cellulaires CAR-T en sont une illustration concrète : elles peuvent, dans certains cas, transformer durablement le parcours de soins, favoriser son retour à une vie active et limiter certaines prises en charge lourdes. Cet exemple montre que les priorités doivent être définies selon la valeur durable créée pour les patients, le système de santé et la société. Le vrai sujet est donc de déterminer ce que l’on traite en priorité, comment on le finance et comment on en mesure les résultats. Chez Bristol Myers Squibb, nous plaidons pour une approche simple : partir des besoins des patients, diagnostiquer, prioriser, financer et évaluer. En donnant à ces priorités un cadre clair, inscrit dans le temps long, nous pouvons faire de l’excellence française en santé un bénéfice concret pour les patients.  • Isabelle Croisais

1) Leem – Étude Recherche clinique, mai 2026.

2) Développement du médicament. Inserm, La science pour la santé.

3) Recherche de médicaments. Leem.

PHOTO © Stéphane de Bourgies/ DR.

MENTIONS LEGALES NO-FR-2600168 – NP – octobre 2026


Article extrait du Grand Angle financement de l’innovation en santé réalisé par CommEdition, parution dans Le Monde daté du 31 octobre 2026.