Projection • Faire de l’innovation thérapeutique un investissement d’avenir pour la France

La santé figure parmi les premières préoccupations des Français et pourtant elle reste en marge du débat public. Pour Auriane Cano-Chancel, vice-présidente du Leem et présidente d’AstraZeneca France, acteur industriel majeur, le secteur pharmaceutique joue un rôle essentiel pour la santé des Français comme pour la santé économique du pays,  à condition que la France se dote d’un cadre stable et d’une vision de long terme.

Pourquoi est-il essentiel pour la France d’investir dans l’innovation thérapeutique ?

C’est d’abord un progrès pour les patients. Les traitements innovants ont transformé le pronostic de nombreuses maladies : certains cancers deviennent des maladies avec lesquelles on vit des années, et des patients atteints de maladies respiratoires, cardiaques ou rénales chroniques évitent des hospitalisations et conservent une vie active. C’est ce qui donne son sens à notre métier, et notre industrie doit en être fière. Investir dans le médicament, c’est aussi investir dans l’économie du pays : chaque hospitalisation évitée, chaque patient qui resteactif, c’est un gain pour la société.

Pourquoi le cadre actuel ne permet-il pas de se projeter ?

Développer un médicament demande de dix à quinze ans et plus de 2 milliards de dollars d’investissement, pour un taux d’échec particulièrement élevé : 88 % des molécules entrées en développement clinique n’aboutissent jamais. Ce risque au long cours exige de la visibilité. Or, en France, les règles sont redéfinies à chaque PLFSS. Comment construire des projets sur quinze ans quand le cadre est revu tous les douze mois ? La France s’est dotée de lois de programmation pluri-annuelles dans d’autres domaines stratégiques comme la défense.  La santé mérite la même ambition pour anticiper les besoins liés au vieillissement et aux maladies chroniques et intégrer le progrès thérapeutique plutôt que d’en faire une variable d’ajustement.

Quel regard portez-vous sur les annonces récentes ?

Je salue les signaux positifs de ces dernières semaines, notamment l’accord-cadre qui affirme la volonté de mieux reconnaître la valeur de l’innovation. Au sein de notre groupe, mon rôle est de défendre la France qui pèse 2,9 % du marché pharmaceutique mondial, contre 44,4 % pour les États-Unis. Chaque nouveau projet, qu’il s’agisse d’une usine, d’un essai clinique ou d’un lancement, y est mis en concurrence avec d’autres pays. Pour convaincre mon groupe, les déclarations ne suffisent pas, j’ai besoin de faits. Or, le médicament supporte chaque année plus de 40 % des économies demandées sur la santé, et la France demeure le seul pays européen à cumuler un mille-feuille de mécanismes de régulation imprévisibles (clause de sauvegarde, baisses de prix annuelles et contribution supplémentaire), qui représentent près de 3 milliards d’euros dans le PLFSS 2027, contre 1 milliard il y a huit ans. Dans ces conditions, il devient de plus en plus difficile de défendre la France.

Le PLFSS 2027 est l’occasion de concrétiser les intentions affichées. La réduction de 100 millions d’euros de l’enveloppe de baisses de prix est un premier pas encourageant. Pour qu’elle soit un vrai signal, l’effort doit être mieux réparti entre tous les segments du marché, la contribution supplémentaire maintenue à son taux actuel plutôt qu’augmentée comme le prévoit le texte, et la régulation simplifiée.

À l’aube des présidentielles, quel message souhaitez-vous adresser ?

La France a des chercheurs, des cliniciens, des sites industriels et un système de santé qui comptent parmi les meilleurs. Pour le prochain quinquennat, je fais le vœu que ces atouts et l’innovation thérapeutique profitent pleinement aux patients français mais aussi à l’économie de la France. Pour cela, il faut changer de regard sur le médicament. On le considère trop souvent comme un coût, alors qu’il constitue un investissement bénéfique aussi bien sur le court terme que sur le temps long : des hospitalisations évitées, des patients et des aidants qui continuent à travailler, mais aussi de la recherche, des emplois et une souveraineté renforcée pour le pays.  • Isabelle Croisais

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MENTIONS LEGALES Information communiquée par l’entreprise de santé AstraZeneca -FR-28685 – 10/2026 


Recherche • Pour un projet politique en faveur de l’innovation

À l’occasion du débat présidentiel, l’ancien député et généticien Philippe Berta veut faire entendre la cause de l’innovation en santé, moteur du rayonnement de la recherche française, de la souveraineté sanitaire et d’une meilleure prise en charge des patients.

photo Philippe-BERTA
Philippe Berta

Longtemps terre d’élection pour l’innovation en santé, la France ne cesse de perdre du terrain sur la scène internationale. « À force de considérer la santé sous l’angle exclusif de la dépense sociale, les pouvoirs publics ont, depuis plus de vingt ans, mis en œuvre une politique de régulation aveugle, court-termiste, et qui réduit la capacité de notre pays à accueillir l’innovation, observe Philippe Berta. Il est urgent de replacer la recherche et l’innovation en santé au cœur du projet politique du pays. » À l’appui de sa démonstration, il cite la situation critique de la recherche clinique : « Alors que nous étions les leaders européens il y a quinze ans, nous sommes aujourd’hui à la 4e place, talonnés par l’Italie. Et nous ne représentons plus que 5 % des essais cliniques réalisés dans le monde, quand l’Asie et les États-Unis captent plus de 90 % des essais cliniques industriels. »

Changer d’échelle

Philippe Berta appelle à une réforme systémique, s’attachant à créer l’ensemble des leviers susceptibles de soutenir l’innovation en santé. «  C’est toute la chaîne de valeur qui doit être repensée, de la recherche fondamentale jusqu’à la mise sur le marché et l’intégration dans les pratiques et les usages, estime l’ancien député. Et nous devons notamment concentrer les efforts sur l’oncologie et les maladies rares, où nous avons longtemps fait figure de modèle. » Parmi ses recommandations, il plaide notamment pour un pilotage du secteur sous l’égide du Premier ministre, pour le vote d’une loi de programmation quinquennale destinée à l’innovation en santé, et enfin pour la simplification des procédures spécifiques à la recherche clinique et à la sécurisation des mécanismes d’accès précoce.

Un défi de souveraineté

« Si nous ne nous engageons pas dans cette direction, nous prenons le risque d’affaiblir la position du pays en matière de santé, dans un contexte de forte accélération de l’innovation et de concurrence internationale accrue,  ajoute Philippe Berta. Ne pas accueillir un essai clinique, c’est devoir renoncer à des investissements industriels, c’est pénaliser l’accès des patients à des traitements susceptibles de les soigner, c’est enfin s’exposer en termes de souveraineté sanitaire. » Il évoque également les effets collatéraux pour le rayonnement de la recherche médicale française. « Nous disposons encore de chercheurs et de cliniciens dont l’excellence est reconnue mondialement. Mais, s’ils n’ont plus la possibilité de travailler sur des projets de recherche innovants, les talents et les compétences biomédicales disparaîtront. » Le généticien souligne donc l’urgence à revaloriser les carrières dans la recherche et à sanctuariser les financements publics alloués à la recherche fondamentale et translationnelle en biologie-santé.  • Isabelle Croisais

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Économie du médicament • Un marché sous pression

Économiste chez RBB Economics, Étienne Pfister décrit un secteur économique dont le développement est contraint par le poids de la régulation.

Photo Etienne Pfister
Etienne Pfister

La France dépense-t-elle trop pour ses médicaments ? En 2024, 256 milliards d’euros étaient consacrés aux dépenses publiques de santé, un chiffre en hausse de 41 % depuis 2015. La part des médicaments remboursés après prise en compte des remises octroyées par les laboratoires et de la clause de sauvegarde et hors marges des distributeurs, soit 23 milliards d’euros en 2024, n’a quant à elle progressé que de 22 % sur cette même période, contre + 39 % pour les soins hospitaliers hors médicaments, + 33 % pour les consultations médicales en ville et + 48 % pour les dispositifs médicaux. «  Ces données tendent à indiquer que la consommation excessive de médicaments en France relève de l’idée reçue, analyse Étienne Pfister. La comparaison avec d’autres pays européens le confirme. Chaque Français dépense en moyenne 545 euros par an pour ses médicaments, contre 550 en Espagne, 586 en Italie et 716 en Allemagne. » La relative stagnation des dépenses de médicaments découle principalement du poids de la régulation sur le secteur : alors que le prix des nouveaux traitements est généralement plus faible en France que dans les autres pays industrialisés, le montant des remises est passé d’environ 2 milliards d’euros en 2017 à environ 8 milliards en 2024, et le montant de la clause de sauvegarde est passé de moins de 200 millions sur la période 2016-2019 à plus de 1,2 milliard sur la période 2022-2024. « Les baisses de prix et la clause de sauvegarde pèsent sur l’activité, souligne Étienne Pfister. Entre 2010 et 2023, le chiffre d’affaires de l’industrie pharmaceutique n’a progressé que de 0,2 % par an, soit bien moins que l’inflation (+ 1,7 % par an) ou que la progression du PIB (+ 1,1  %). » Pour les industriels du médicament, les signes d’alerte s’accumulent, appelant à rééquilibrer la régulation du secteur. « Alors qu’en 2002 la France représentait 16 % des exportations de médicaments de la zone Euro, ce taux a chuté à 7 % en 2024. Parmi les médicaments ayant obtenu une autorisation de mise sur le marché en Europe entre 2020 et 2024, seuls 9 % disposent d’un site de production en France, contre 29 % en Allemagne, complète étienne Pfister. La production pharmaceutique a diminué en France ces dernières années, alors qu’elle a progressé chez la plupart de nos voisins. »

Le sujet est d’autant plus urgent que la politique MFN (Most Favored Nation) menée par les États-Unis menace l’arrivée des innovations en France. « L’administration américaine pourrait de plus en plus se référer aux prix pratiqués dans des pays comparables pour diminuer les prix retenus pour ses programmes de santé publique, estime Étienne Pfister. Or, la France affiche une politique de prix parmi les plus bas en Europe. Le risque est que les industriels renoncent à introduire leurs médicaments chez nous pour éviter un référencement défavorable. »  • Isabelle Croisais

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Illustration Dépense publiques de santé en 2024

Articles extraits du Grand Angle financement de l’innovation en santé réalisé par CommEdition, parution dans Le Monde daté du 31 octobre 2026.